Carnet de bord
Une procession, pas un sprint.
En juin, six militaires blessés, soutenus par treize sportifs, ont gravi le mont Kilimandjaro. L’idée, le portage du projet, le récit et les images sont de Guillaume Sevin. Autour de lui, des prénoms : Constance, Guillaume, Éric, Émilie, Emmanuelle, Victor, Vincent, Guillaume G., Christophe et Fredy, qui lance, face à la cordée : « One team, one dream, non-stop, to the top. Hakuna Matata ! »
Il est des montagnes qui ne se dressent pas pour être gravies, mais pour rappeler que certains sommets se mesurent en volonté. Le Kilimandjaro est de celles-là. Seul dans la plaine tanzanienne, volcan bouclier, plus haut de son espèce, l’un des sept sommets. 5 890 m de basalte, de cendres et de glace. Gravir sa pente, ce n’est pas seulement monter. C’est traverser les âges du monde, de la forêt grouillante jusqu’au silence des neiges.
Ce ne fut ni une course, ni une promenade. Ce fut une procession : long serpent de couleurs et de paroles réconfortantes. Une marche lente, volontaire, vers ce qui, au sommet, ne serait plus de l’altitude, mais de la lumière.
L’escale · avant Moshi
Addis Abeba
La Tanzanie ne commence pas à la porte du parc. Elle commence après l’aile, le crépuscule, et le hall où les blancs se reflètent dans le sol.
L’escale · 3 images



Avant · Moshi · la ville
Fraternité
Le marché, avant la porte

Le maïs, la cour, la famille · © Guillaume Sevin
Avant la porte · 19 images



















Avant la porte de la forêt, l’alpiniste pénètre une ville transpercée par une voie ferrée rouillée héritée de la colonisation britannique, émaillée de tuk-tuk, de petits commerces et d’artisans, de cabanons en tôle et de rigoles rappelant la violence des pluies et des coulées d’eau en contrebas de la montagne. Une vie locale riche de ses kangas, de ses enfants qui jouent, de ses odeurs typiques de manioc brûlé et de son bruit cacophonique !
Derniers relents de la civilisation avant l’océan de silence du sommet de la montagne.
Au marché, le poisson pend à la ficelle, au-dessus des citrons. Plus loin, les mangues, les ignames, les avocats, et le sourire d’une marchande en bleu. Une cour de terre battue : des épis de maïs égrenés par les enfants. Une machine à coudre contre un mur vert, des kangas qui sèchent. Sous un arbre, l’atelier où l’on répare les tuk-tuk. Une ruelle de terre. Un atelier de pierre où le marteau rythme la journée.
Sur cette voie, la plaine de maïs. Deux jeunes s’y asseyent, et le Kilimandjaro, au fond, pose sa neige sur les nuages.
L’appareil passe de main en main, jusqu’à un écolier. Le geste dit mieux que le discours : on n’est pas venus seulement prendre. On est venus regarder, et laisser regarder. La route, ensuite, avec ses camions peints de mille couleurs, mène à la porte de la forêt.
1er jour · Porte Marangu · 1 600 m
Humilité
La cathédrale verte

Trois sacs orange sous la voûte · © Guillaume Sevin
1er jour · la forêt · 25 images

























La grande porte de bois s’ouvre sur les marcheurs telle la bouche d’une cathédrale verte. À mille six cents mètres, la forêt tropicale les reçoit et les retient. L’air y est épais comme un breuvage, chargé de terre noire, de sève et de feuillages qui transpirent la vie ancienne.
Les lianes pendent en voiles. Les troncs portent des jardins de fougères. Ici, les cercopithèques passent comme des fantômes anthracite, et des cris liquides tombent de la voûte, nés du ciel lui-même. On est sur leur territoire.
La marche se fait au rythme du pole pole, psalmodié par les guides : doucement, doucement. La hâte serait une insolence, et surtout une mise en danger. Le groupe serpente entre les racines, un appareil à la main. Derrière le sourire de Constance, les visages ont encore la fraîcheur du départ, et déjà cette tension de ceux qui savent qu’ils vont devoir affronter des éléments contre lesquels ils ne seront que peu de choses.
2e jour · Horombo · 3 692 m
Fraternité
La lande, puis les étoiles

Mawenzi dans la lumière du soir · © Guillaume Sevin
2e jour · la lande · 43 images











































Jambo, Jambo Bwana. Kilimandjaro, hakuna matata.
Dès le lendemain, la forêt se retire sur la pointe des pieds, comme une marée qui aurait accompli son ouvrage. Les arbres se font plus menus. Le groupe entre dans une lande où les bruyères se dressent à hauteur d’homme, où les lobélies déploient leurs rosettes, où les séneçons, plantes venues d’un autre temps, tiennent debout dans le vent.
Le vert profond cède à l’ocre, au violet, au gris rosé des roches. Le vent, pour la première fois, se fait entendre : respiration de la montagne. Les pentes furent longtemps sacrées. La première ascension attestée date du XIXe siècle.
Au camp de Horombo, le soir tombe dès dix-sept heures quarante-cinq, comme une soie violette. Les étoiles percent, dures, nettes, nombreuses au point de masquer la Voie lactée. Jamais le groupe n’avait vu un ciel pareil. On se parle bas. On se passe une gourde. La fraternité, ce soir-là, n’a pas besoin de discours.
3e jour · Zebra Rock · acclimatation
Loyauté
Le jour où les corps comprennent

Le groupe contre la roche zébrée · © Guillaume Sevin
3e jour · l’acclimatation · 13 images













Le troisième jour est celui de la grâce, et le mot clé est acclimatation. Au lieu de forcer l’altitude, le groupe s’écarte vers Zebra Rock, formation aux rayures noir profond et blanc crayeux, totem posé dans la lande. Le paysage s’ouvre en amphithéâtre, dominé par le mont Mawenzi.
« Regardez, des antilopes ! », crie Guillaume G., le Grand Guillaume, du haut de ses presque deux mètres. Puis les corbeaux à nuque blanche surgissent, regard cynique, bec qui ne demande qu’à servir. Quelqu’un ose : si l’on reste sur la montagne, on sait au moins dans quel estomac on finira.
On rit aux blagues de Vincent. Étienne, l’un des blessés, parle avec tout le monde et photographie sans compter. Émilie et Emmanuelle tiennent le milieu de la file, précises, présentes, sans un geste de trop. Éric veille au rythme comme on veille à une promesse. On se tend le bras sur les passages glissants. Les visages commencent à se marquer. L’estomac se noue. Ce jour suspendu devient le pivot : les chairs comprennent qu’elles peuvent aller plus loin, et les esprits comprennent qu’ils n’iront pas seuls.
4e et 5e jours · Désert alpin · plus de 4 800 m
Courage
Là où l’air se compte

L’expédition déroulée, Mawenzi au bout · © Guillaume Sevin
4e et 5e jours · vers Kibo · 38 images






































Puis vient le désert. La végétation capitule. Quelques séneçons tordus, des touffes de graminées. Le sol change : rouge ici, noir là, gris plus loin, reliques des coulées qui ont modelé la montagne comme le potier façonne l’argile. Un autre monde. Presque lunaire.
Les nuits descendent sous zéro. Au camp de base, plus de sept cents mètres au-dessus du mont Blanc, l’air est devenu une denrée. Chaque respiration est un acte conscient. Chaque effort est mesuré. Pourtant, dans les abris, on rit encore. On partage les dernières provisions. On se regarde avec cette tendresse particulière des camarades de galère.
La nuit du sommet ne ressemble à aucune autre. Réveil à minuit, départ repoussé à deux heures, tant la fatigue pèse. Les frontales percent un ciel d’encre. La pente vers Stella Point puis Uhuru est raide et traîtresse : cendres meubles, blocs qui roulent. Chaque pas fait glisser le pied en arrière. C’est une danse lente, épuisante, presque hypnotique.
L’oxygène a chuté de près de moitié. La poitrine se serre. La tête martèle. Le corps envoie ses signaux les plus clairs : arrête, descends. La volonté répond : avance, montre l’exemple, tu peux le faire. Vers cinq heures trente, le soleil se lève par-dessus Mawenzi. La lumière rose inonde la mer de nuages. Une pause café sur les rochers, une croisée de regards, et l’énergie revient un peu aux plus fatigués.
6e jour · Uhuru Peak · 5 890 m
Honneur
Il n’y a plus de pente

Le toit de l'Afrique · © Guillaume Sevin
6e jour · le sommet · 17 images

















« Je viens avec vous. Je monte. Je le fais. »
Katarzyna avance en tête, le visage durci par l’effort, les yeux fixés sur ce qui n’est encore qu’un objectif. Elle sort d’une longue maladie et veut se prouver que son corps peut la soutenir. Elle ne parle presque plus. Quelques larmes traduisent la violence de l’effort. Elle avance encore.
Guillaume L. marque un temps, puis un second, puis un troisième, vers les deux cents derniers mètres avant Gilman’s Point, 5 685 m. Le doute passe sur son visage. Puis il s’exclame, d’une voix que le vent emporte : il vient, il monte, il le fait. Et il remonte dans la colonne, le dos droit.
Alexandre sourit. Toujours. Un sourire calme, qui dit que chaque pas est déjà une victoire. Victor ne pense qu’aux autres. Il va de l’un à l’autre, tend une main, murmure un mot, ajuste une sangle, porte un sac trop lourd. Sa force n’est pas seulement dans ses muscles. Elle est dans ce regard qui dit : tu n’es pas seul.
Christophe tient sa place sans bruit, comme une pierre bien posée dans un mur. Constance veille le groupe avec une attention redoublée, une chaleur qui ne se voit pas mais qui se ressent, et qui fait tenir les corps. Chacun porte l’expédition dans son regard.
Gilman’s Point passe. L’ensemble des militaires blessés, issus du 1er RPIMa, du 13e RDP, du 17e RGP et du GIGN, a atteint ce point. La totalité. Pas un n’est resté sur la pente. Ils sont montés ensemble, portés par des sportifs dont le seul grade était celui de la solidarité.
Dès lors, les plus motivés poursuivent jusqu’à Uhuru Peak. Deux cent dix mètres plus haut. Les fameux 5 890 m. La crête est exposée, la neige glissante, les rochers acérés. Plus aucune vie. Rien que la concentration de chaque marcheur.
Et puis, soudain, il n’y a plus de pente. Un plateau battu par le vent, une pancarte plantée dans la roche, un silence plus grand que tout. « On y est. » Les larmes viennent sans qu’on les ait appelées, chaudes sur des joues que le froid a rendues insensibles. Les lèvres pèlent, les lunettes protègent des reflets du glacier. Qu’importe. On y est parvenus.
7e au 10e jour · La descente · vers la vie
Fraternité
Ceux qui ne sont plus les mêmes

Le glacier, et le monde en dessous · © Guillaume Sevin
7e au 10e jour · vers la vie · 1 images

Quand on redescend vers les camps inférieurs, le Kilimandjaro n’est plus tout à fait le même. Ou plutôt, ce sont les hommes et les femmes qui l’ont gravi qui ne le sont plus.
Chacun y a vu la beauté du monde depuis l’un de ses points les plus hauts. On a vu des êtres humains dépasser ce que leur propre corps leur disait impossible. On a entendu le silence du sommet et la grande symphonie du vent. On a compris, au prix de l’effort et de quelques larmes, que pour se reconstruire vraiment, il faut parfois accepter de se déconstruire un peu dans la montée, là où l’air manque et où tout redevient essentiel.
Le Kilimandjaro n’a pas seulement été gravi en ce mois de juin. Il a été aimé pour ce qu’il signifiait, en termes purement charnels et symboliques.